JMB Beuzeville 2013

          L’Origole, trail de 72km n’aura pas lieu cette année. Dommage, cet ultra-trail a deux attraits : La boue accompagnée de raidillons qui mettent à rude épreuve les organismes (30% à 50% d’arrivants), et, la proximité (Perray en Yvelines).

          Il faut lui trouver un remplaçant : trail du canton. Où c’est-y que ça se trouve ? Pas trop loin de chez nous, en Seine Maritime, au dessus du Havre à 200 kilomètres de la maison.

          Et ses mensurations, cela donne quoi ? 1200 mètres de dénivelé positif. Donc assez roulant. Pour une remise en condition « ultra-trail » après le marathon de Vannes et le trail d’Ymeray cela devrait être pas trop mal.

          La question que l’on se pose toujours et pour laquelle la certitude se fait en passant la ligne d’arrivée : « Combien temps va-t-il me falloir pour faire ces 82 bornes ? ». Non Madame cela ne dépend pas du temps que met le fût du canon à se refroidir. Cela dépend du pourcentage du dénivelé, du terrain s’il est boueux ou pas, S’il y a du vent, qui vous entraîne au départ, etc… En clair, on fait des pronostics et après on voit sur place. Premier exemple, objectif du marathon de Vannes 3h15 et arrivé au bout de 4 heures. Deuxième exemple, pronostic du trail de 24 km d’Ymeray, 2h30 tout au mieux à cause d’une blessure, et bien 1h54 a suffit pour passer la ligne d’arrivée. Alors. Que penser ? … Quand on voit ce que l’on voit. Quand on entend ce que l’on entend. Et quand on sait ce que l’on sait. Et bien …… on a raison de penser ce que l’on pense ! Bon je lance un pronostic : entre 10 et 11 heures de course.

          En plus, en cette fin d’année, je romps ma solitude d’ultra-trailer : Sébastien s’est inscrit aussi. Nous partons à deux sur le 82 kilomètres. Il s’inquiète un peu ou se questionne sur son aptitude à terminer. Moi pas. Rude compétiteur. Toujours en activité physique. Un gros potentiel ; Au trail des vulcains, le 42 kilomètres en 5h56, 1500 mètres de dénivelé positif et pas du faux-plat, avec en prime cette année 30 à 50 centimètres de neige bien fraiche. Un costaud ce Sébastien. La seule chose à gérer ou à contrôler c’est notre vitesse de départ. Je compte une nouvelle fois sur mon GPS pour nous rendre compte de notre bonne marche de conduite. Oui je sais ce n’est pas suffisant de lire son GPS en plus il faut aussi calmer l’ardeur de courir. L’idée est la suivante : Sur le plat, il serait préférable de ne pas trop dépasser le 11 km/h. Je dis « pas trop » car je connais bien l’animal ; Moi, pas Sébastien. Mes sens s’enflamment toujours plus vite que mes mollets.

          La gente femme de Sébastien, Sarah, est avec nous. Nous essayons de prévoir nos temps de passage afin de retrouver Sarah sur les ravitaillements. Je table sur du 9km/h de moyenne tout au plus. A 10 km/h, on serait en zone rouge-orangée : Pas bon pour la suite. Les 37 premiers kilomètres devraient être parcourus en 4 heures 30, peut-être 4 heures si on va un peu vite. Le rendez-vous est donné.

          5h45. Briefing de course par l’organisateur. Je fais le mien à Sébastien. Il est plus court. On se place derrière et on part tranquillement. Cela évite les montées trop rapides d’adrénaline. 82 kilomètres à courir, on peut en prendre quelques uns (des kilomètres) pour s’échauffer ! Cela fait bizarre à Sébastien de partir en queue de peloton. Moi aussi, cela m’a fait bizarre de me placer en tête de course sur le marathon de Vannes ! Je vous le dit Monsieur De la Fontaine n’a pas écrit que des fables : L’histoire de la tortue et du lièvre, ce n’est pas une fable, c’est une réalité pour moi ! Mais revenons à nos moutons.

          Il fait nuit. Vous avez vu l’heure… Un cheval mécanique attire l’attention des trailers. Il se remonte à la manivelle ! Espérons que nous n’ayons pas besoin, nous aussi,  d’être remontés. Le départ est donné. Nous partons tranquillement à moins de 10km/h, sous une haie de torches. Les gambettes s’échauffent doucement. C’est la Dolce Vita en queue de peloton. Avec Sébastien nous taillons un peu la bavette. Les chemins normands font leur apparition. Humide : « Normal » diraient les bretons, « Vous êtes en Normandie ! ». Je ne vais pas réveiller les guerres ancestrales mais je parlais du chemin pas du temps. Il fait doux et il ne pleut pas (juste un peu d’humidité dans l’air). Je suis parti juste en Tee-shirt manches longues. J’ai finalement ôté mon coupe-vent et je l’ai mis dans mon sac à dos. Je n’ai pas froid. Sébastien avec ses deux couches sent la chaleur de son corps poindre.

          Vlà un épilogue sur le haut de notre corps. Ce n’est certes pas le principal mais le côté vestimentaire est toujours important : Pas assez couvert et vos muscles  se crispent, trop couvert et vous transpirez tous vos sels minéraux et vos muscles se crispent. Vous avez compris que ce n’est pas le look qui a de l’effet sur vos performances mais le nombre de couches portées sur nos corps d’athlète. Calmez vous les filles ce n’est qu’une course à pieds ! Le bas de nos corps, le plus important pour nous, choisit la trajectoire qui évite les ornières. Les pieds ont deux buts : Eviter de faire vautrer le haut du corps (même beau, un corps au bouillon n’est pas fier) et de minimiser l’énergie en trouvant le meilleur appui (inutile de placer votre main sur l’épaule d’un congénère ce n’est pas le haut du corps qui doit prendre appui mais bien le bas).

          La phase de rodage de la mécanique commence à se délayer dans la nuit. Nous doublons. Le GPS indique notre vitesse instantanée (entre autre) : 11,3 km/h. Ca va mais attention… La portion sur laquelle nous nous déplaçons est relativement plat. J’ai le roadbook dans la tête : Les 37 premiers kilomètres sont roulants. Un peu de dénivelé au début de cette portion puis calme plat. C’est après qu’arrivent les petites difficultés. Notre allure est bonne. Les faux plats descendants et les descentes nous poussent à des vitesses honorables un peu plus de 12km/h voir 13,5km/h dans les descentes bitumées. Il y a beaucoup de routes et cela pousse à éléver notre moyenne. Mais en contrepartie mes trail XT3 secouent mon corps ; Mes semelles manquent de souplesse. Normal, elles sont renforcées afin que les cailloux ne viennent pas chatouiller mes pieds tendres. Mon dos subit donc quelques picotements. Pour le reste, tout va bien. Sébastien se cale sur ma vitesse. Enfin pas toujours. Quelque fois je le retiens. Je suis sur qu’il serait prêt à envoyer un peu plus. Mais quand on ne sait pas, on a raison de se retenir pour tous les kilomètres restants à parcourir. 1er ravitaillement. On boit. On mange et on repart. Nous avons tourné à 10,3km/h de moyenne pour ces 12,5 premiers kilomètres.

          Notre leitmotiv continue : Un peu de bois, un peu chemin et beaucoup de bitume. Mais pourquoi je n’ai pas pris de baskettes ?!? Le jour pointe sur un chemin tout droit et tout plat. Le soleil n’est pas encore levé. Ce n’est pas une raison pour aller se coucher Jean-Michel ; Je ne sais pas où j’ai mis les pieds. Mais Sébastien a eu droit au spectacle d’un roulé-boulé. Je me retrouve étendu au milieu du chemin. Comme je dis toujours : « Un trail, où tu ne tombes pas et où tu ne te perds pas, n’est pas un trail ! ». V’là la moitié de fait. Rapide bilan de l’état de l’homme. Vernis enlevé sur le coude droit mais aucune contracture dans les jambes : Signe que tout va bien. Sébastien m’attend. Et oui je tombe plus vite que je ne me relève ! Et hop ça repart.

          Le deuxième axiome a failli se confirmer. Je suis entrain de bricoler ma lampe : je resserre l’élastique. Faut dire que cela fait un sacré bout de temps qu’elle joue au yoyo sur mon front. On loupe la balise. Nous allons tout droit. Heureusement que des concurrents nous alertent. Demi-tour. On vient de faire une dizaine de mètres en plus.

          Alerte. Sébastien contacte Sarah pour l’informer que nous allons moins de 4 heures pour arriver au ravitaillement du 37ème kilomètre. Notre rythme se maintient, nos jambes respirent à plein poumons. Sarah ne répond pas. Morphée l’a retenue. Une bonne descente se présente. L’arrière de la cuisse gauche envoie des signaux électriques : Des crampounettes apparaissent. Inutile de forcer, le ravitaillo est tout prêt. Je stoppe et dis à Sébastien : « Nous nous retrouverons au ravitaillement ». Ce fut fait. Le chrono affiche 3h36mn. Nous avons couru à 10,3km/h de moyenne alors bien sur nous sommes un tantinet en avance. Pas de Sarah. Tiens un stand de massage vide. Il est où le masseur. Il est là sans client. Je lui en ai trouvé un : Moi ! Sébastien est un peu gêné de me laisser là. Je le laisse partir car maintenant il va falloir gérer la course afin que les crampounettes ne se transforment pas en poteaux. Je m’installe et donne ma première consigne : Faire passer ma crampounette de derrière la cuisse.

          Le massage commence. De suite, les points douloureux tendent mes zygomatiques (muscles de la joue pour les incultes). Je souffre un chouia mais ce n’est pas surprenant. La crampounette n’est que la vitrine des muscles. Après une bonne dizaine de minutes de rictus, il est temps de passer à la deuxième consigne : Le massage « confort » des mollets et de la cuisse droite. Tant qu’à s’arrêter, autant en profiter à fond. Je ne sais pas comment fait ce kiné. Mais j’ai l’impression qu’il a lu dans mon organisme les faiblesses de ma mécanique. Mon cerveau est entrain de découvrir que des points douloureux. Les doigts du kiné parcourent tous mes points « G » : Gé mal ! Et vous appelez ça du confort. Le macadam a décidemment marqué mon organisme. Je mets un terme au massage. Je m’en vais me restaurer.

          Je repars. Je lis mon GPS. Je viens de perdre 1km/h de moyenne : Maintenant je suis à une moyenne de 9,3 km/h. Faisons un rapide calcul : 9 x 9 = 81. Donc je suis sur la base des 9 heures ; Bien en deçà de mon objectif. Donc pas de panique, il n’y a pas le feu au lac ! Je peux repartir pépère. C’est ce que je fais d’ailleurs. Car lorsque que l’on s’arrête longtemps, la reprise fait un tantinet mal : Les jambes sont raides et douloureuses. Mon pied droit se réveille. Au départ de l’orteil s’est implanté un petit chauffage central : Une ampoule est née de la rencontre entre monsieur macadam et madame flaque d’eau. Beau bébé mais toujours encombrant. Ma foulée est comme mes semelles de mes trails : Dure. De toute façon le meilleur moyen de ré-assouplir mes jambes, c’est de courir. Donc courons et oublions la partie basse de mon corps. Allez c’est reparti. Mais… Pas pour très longtemps. La partie haute de mon corps me rappelle à l’ordre. Je suis obligé de m’arrêter. Mes poumons ne suivent plus. Je me retrouve dans la même situation qu’au BUT (Bretagne Ultra Trail). Quand je relance l’affaire, quelques minutes plus tard, je suis obligé d’abdiquer et placer mes mains sur la tête pour récupérer ce précieux oxygène. Aurais-je fatigué mes alvéoles pulmonaires au point qu’elles jettent systématiquement l’éponge au bout de quelques heures d’activité ? Dois-je renoncer à faire des ultras ? C’est la chianli ! Bon gré mal gré, je continue. Il faut retrouver des ressources. La tête doit reprendre le dessus. Combien de fois mon organisme a développé de l’endorphine pour inhiber la douleur du kilométrage dans les jambes, des ampoules ou encore des peaux arrachées par le frottement d’une chaussure mal ajustée. Le cerveau doit reprendre la main sur ma foulée ; Voyons l’état du bonhomme. La tête commande de lever les genoux. Et les genoux se lèvent. Le bas a encore de la pêche. Soyons alors patient. Réduisons l’allure et courons plus longtemps. Au bout d’une demi-douzaine de kilomètres, enfin, le rythme reprend. Du coup, je reprends les candidats qui m’avaient déposé. Je reprends plaisir à courir : Ca y est, c’est reparti. Le souffle est toujours bruyant ; Quelques candidats que je rattrape me disent : « La loco est de retour ! ».

          En bas d’une descente, je vois mon Sébastien pouponné par sa belle Sarah. Un œil sur le GPS : 49ème kilomètre. Pas normal que j’eusse refait la liaison aussi vite avec mon jeune compagnon. Effectivement, une douleur au genou l’a contrarié. Ayant retrouvé Sarah, il en profite pour faire peau neuve : J’te change le haut et le bas : Tee-shirt, chaussettes, chaussures. Tout y passe. J’attends Sébastien. Maintenant que je l’ai retrouvé, nous pourrions finir ensemble ce que l’on a débuté ensemble. Nous repartons joyeux vers le prochain ravitaillement. La chose fut rapidement faite car il était à moins de 2 kilomètres. On mange. On boit. Et on repart. Ma foulée gagne de la souplesse et donc de l’ampleur. Sébastien diminué avec son genou ne peut suivre. J’espère qu’il ne sera pas obligé d’abandonné par un genou bloqué. Pour ma part, ça roule plutôt bien. Les quadriceps sont en bonne santé. Seul un muscle me gène : Le muscle couturier. Qu’est que c’est que ça ? Bon. Je sais que lorsque la foulée n’est pas bonne on a tendance à dire que l’on tricote ! Mais tout de même. Cette histoire serait-elle cousue de fil blanc ?!? Non. Ledit muscle couturier part du haut de la cuisse, pas loin de la hanche, et s’en va rejoindre le genou côté intérieur. Il fait donc une diagonale entre la hanche et côté interne du genou.

          Pour ceux qui trouvent mon explication pas très claire je vous donne quelques compléments scientifiques : Le Sartorius ou couturier, muscle fin et long, part du bassin, au niveau de l'épine iliaque antéro supérieure, et s'enroule superficiellement au niveau de la cuisse pour se terminer sous le genou sur le tibia au niveau de la patte d'oie. C'est un muscle biarticulaire.

          Il provoque au niveau de la hanche une flexion, une rotation externe et une abduction (Mouvement qui écarte un membre de l'axe du corps). Au niveau du genou il entraine une flexion et une rotation interne. Si le membre inférieur est fixe le sartorius entraîne par contraction bilatérale une antéversion du bassin et par contraction unilatérale une antéversion, une rotation interne et une inclinaison latérale externe du bassin. Avec ma légendaire souplesse, cela m’étonnerait que MON COUTURIER puisse faire tout ça ! Enfin quoi qu’il en soit, ça tire un chouia. Je limite donc l’amplitude de mes enjambées.

          Ma foulée est parfaite (si, si !) ; Elle me fait oublier le couturier. Il ne faut pas grand-chose pour être parfait… Enfin le dénivelé se présente. Moins impressionnant que sur le site : Ca grimpe sans faire mal. Une belle descente se présente à mes trails. Attention à ne pas placer ses pieds n’importe où : Sous les feuilles se cachent du minéral acéré. Surement du silex. Cette fois-ci mes XT3 (mes trails) font merveilles dans cet environnement. Mes semelles sont dures et accrocheuses. Les yeux posent le regard tandis que les pieds, bien à l’aise dans leurs baskettes, assurent les appuis. Je ne regarde pas mon indicateur de vitesse. Trop dangereux. Il ne s’agit pas de faire un roulé boulé dans cet endroit. Il vous retournerait et tailladerait tout votre corps. Je ne tiens pas à ressembler à un zèbre. Tout ce que je peux vous dire c’est que ça va tout de même relativement vite. J’ai l’impression d’avoir un peu de sang chamois dans les veines ! Ce moment d’euphorie prends fin. Je retrouve un peu de bitume. Mon couturier se réveille. Heureusement le ravito n’est plus loin.

          Le rythme est pris. Au ravito, on mange et on boit bien sur. Mais en plus on s’assoit pour décontracter le fameux sartorius. Je ne rechigne pas à m’arrêter aussi longtemps que nécessaire : Le temps que met mon muscle à retrouver à peu près son domaine d’élasticité. Puis je repars tout guilleret. La foulée accompagnée de mon traditionnel souffle de locomotive reprend rattrapant les concurrents, qui, eux se sont accordés moins de bon temps que moi. A un peu plus de 5 kilomètres de l’arrivée, je retrouve les trailers qui sont partis avec Sébastien au ravitaillement du 37ème kilomètre alors que je me faisais masser. Décidemment ce La Fontaine, quel fabuleux personnage ! Je regarde mon GPS. Je peux penser, c’est envisageable, de passer la ligne d’arrivée en moins de 10 heures. Mais attention. Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué parait-il ? Encore du « La Fontaine » !

          Cette fois-ci, Monsieur de la fontaine est battu. 9 heures et 34 minutes pour parcourir les 82 kilomètres avec 1298 mètres de dénivelé. Vitesse moyenne 8,6 km/h. Je n’ai pas perdu trop de temps dans la 2ème partie malgré ma petite galère sur un peu plus d’une demi-douzaine de kilomètres. Je me hisse à la 38ème place sur 152 participants (10 abandons). Et, en V2, je termine pas très loin du podium (moins d’une vingtaine de minutes) : 5ème V2 derrière un Savoyard très constant.

          Et Sébastien. Je l’ai vu arriver avec un compagnon de fortune (comme lui blessé). Tout sourire malgré sa douleur, il termine à la 73ème place en 10 heures et 18 minutes. Ce qui fait une moyenne de 8 km/h.

          Le défaut de ce trail, vous l’aurez compris c’est le nombre de kilomètres de bitume.

          Son trait le plus positif est dans sa participation au Téléthon : La totalité de l’inscription est pour le Téléthon. Grand bravo aux organisateurs.

          Mais n’oublions pas le gagnant de ce trail ; Il met 6 heures 52 minutes. Bertrand Collomb-Patton a couru en effleurant le 12km/h de moyenne. Tandis que la 1ère féminine, une vétéran 2, met 9 heures et 45 minutes et donc se place 46ème position.